samedi 31 octobre 2020
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Flambée du fanatisme dans le foot : des raisons de s’inquiéter

Par Anis Basti

« Le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus important que cela. » Bill Shankly, mythique entraineur de Liverpool, 1959-1974. Si au milieu du XXème siècle la transcription n’était pas de mise dans le monde du football, on aurait pris cette citation pour une prosopopée au regard de la ferveur exacerbée que ce sport suscite chez les supporters tunisiens. Une révision des épithètes attribuées à ce sport s’impose pour que l’on ne continue plus à fourvoyer l’opinion à propos de ses réelles portées sur la société. Moyen de distraction ou de loisir sont des qualificatifs qui ne siéent plus à la sphère du ballon rond eu égard au pouvoir subversif qu’exerce le football urbi et orbi, à telle enseigne que certaines voix se sont élevées pour défendre la thèse que les premières étincelles de la Révolution naquirent dans les travées chauffées à blanc des stades à travers tout le territoire national. Bien avant les troubles du bassin minier de Gafsa en 2008 et encore moins l’acte d’immolation de Bouazizi à Sidi Bouzid en 2010, les signes avant-coureurs de la sédition étaient tangibles à l’occasion des rencontres de foot qui ont troqué le spectacle sur le rectangle vert contre les rixes et batailles rangées dans les tribunes entre, d’une part, les groupes de supporters entre eux, et d’autre part, les supporters et les forces de l’ordre. Aussi répressif qu’il soit, l’ancien régime s’est toujours mis dans l’embarras à chaque fois qu’il se trouvait confronté à ce genre de troubles qui prenaient des allures de contestation politique au regard des slogans scandés. De toute évidence, les forces de l’ordre sont la cible privilégiée des hordes de supporters gonflés à bloc qui les considèrent comme la face belliqueuse d’un régime autoritaire. On ne saura jamais si ces violences étaient motivés par des velléités politiques ou non, mais d’aucuns ne pourront réfuter qu’ils étaient la manifestation d’un profond malaise qui a gagné la frange la plus jeune de la société.

Cette frange en manque de perspectives dont le désœuvrement intellectuel ne lui a pas laissé trop le choix que de se faire prendre dans les mailles du filet de la délinquance ou de s’adonner à corps perdu à la cause de son club de foot préféré en prêtant allégeance à ses couleurs et en lui jurant fidélité ad vitam æternam. Ce faisant, le foot est devenu l’exutoire par excellence des refoulés qui n’ont d’autres tribunes pour s’exprimer que celles des stades. On ne parle plus de passion, aussi dévorante soit-elle, mais d’une raison d’être, d’un choix de vie, comme si le sort nous a prédestinés à cette dévotion qui n’en a cure du rationnel. Le culte voué à son club n’a d’égal que la piété débordante d’un croyant en phase de prosternation. Cet amour inconditionnel pour son club de cœur est mû par des facteurs psychologiques plutôt que sportifs avec, comme têtes de gondole, les besoins de sécurité et d’appartenance, respectivement deuxième et troisième dans la taxinomie de la pyramide de Maslow. En effet, les supporters sont dans une perpétuelle recherche d’un sentiment d’exaltation que les rassemblements, les jours de matches, le poussent à son paroxysme. Le phénomène fut merveilleusement glosé par l’essayiste et anthropologue français, Gustave Le Bon (1841-1931) dans son célèbre essai « Psychologie des foules » paru en 1895, dans lequel il explique que le comportement de l’individu isolé diffère que quand il se trouve dans un groupe de surcroit aiguisé par des sentiments de rivalité fielleux. Les sempiternels attroupements des fans, quelles que soient leurs couleurs, sont toujours drapés d’accoutrements identitaires traduits par les chants scandés à coup de décibels à stimuler les réflexes stapédiens et les étendards hissés en guise de démonstration de suprématie arborée par une engeance d’infatués imbus d’eux-mêmes.

D’aucuns qui s’adonnent à l’extrapolation avec les milieux gangsters et mafieux, n’ont que le poids des équivalences pour étayer cet axiome. Chez les peuples à la ferveur exacerbée, on a tendance à affubler le football du sobriquet de deuxième religion eu égard à sa faculté bigrement envoûtante et son pouvoir incommensurable à manipuler les foules. Son instrumentalisation à des fins de propagande politique est devenue quasi institutionnalisée.

Les candidats aux magistratures suprêmes à travers le monde qui font usage du football pour faire rallier des nuées d’électeurs à leur cause sont légion. Les accointances des mouvements radicaux et d’extrême droite avec les groupes d’Ultras sont monnaie courante à partir du moment où ils partagent une même vision raciste et obscurantiste du monde.

On ne sait pas encore si c’est le politique qui a infiltré ces groupes extrémistes sous couvert de la bannière du football dans une sournoise manœuvre de toucher certains esprits démunis à défaut de pouvoir clamer cette infamie dans l’espace public ou bien l’un est consubstantiel de l’autre et ne sont par conséquent que les deux faces d’une même pièce. Les ravages causés par l’envers du décor de ce sport érigé en véritable culte se sont accommodés des nouveaux paradigmes d’organisation sociale résolument tournés vers le virtuel par le biais de l’expansion ahurissante des réseaux sociaux. Les fils d’actualité ont supplanté les tribunes des stades désormais soumises aux injonctions du huis-clos, Covid-19 oblige. Les invectives et railleries habituellement éructées dans les travées des tribunes le temps d’un match, ont élu de nouveaux champs de bataille où l’on se persifle à satiété en se livrant à des salves, sans répit, de statuts et commentaires plus puérils les uns que les autres qui trahissent la laideur d’esprit de ces boutefeux qui exacerbent l’inimitié pour satisfaire leur arrogance et leur vanité débordantes. Les punchlines interposés des supporters d’équipes rivales fusent à tire-larigot à chaque échéance footballistique.

Même les célébrations d’anniversaires de fondation de clubs sont devenues des occasions propices pour tourner en bourrique ses adversaires historiques à défaut de savourer le spectacle sur des pelouses cabossées en signe de déchéance des valeurs que ce sport est sensé véhiculer. Le fanatisme à outrance doit être combattu au même titre que la radicalisation religieuse car ces deux fléaux présentent les mêmes dangers pour la paix sociale et la cohésion nationale. Les deux jurent des discours unificateurs et du sentiment d’appartenance nationale comme l’attestent, pour le premier, certains slogans en assimilant leurs clubs à l’État (…ya dawla !!!) et en portant, pour le second, les germes d’une doctrine renégate des principes patriotiques. Le foot se veut aussi un facteur favorisant la polarisation régionale et les velléités indépendantistes ce qui va à rebours de la politique de lutte contre toutes les formes de communautarismes et attise les rancœurs régionales très prégnantes dans la société tunisienne. Le phénomène a pris une ampleur telle que les États s’avouent impuissants à juguler sa prolifération car ils ne font seulement pas face aux comportements spontanés des fans aussi déchaînés soient-ils, mais aussi à l’algorithme de Facebook que les développeurs de la firme sis à Palo Alto en Californie ont conçu de telle sorte à stimuler les pulsions fanatiques des supporters à leur insu et générer plus de frictions susceptibles de créer du trafic sur le réseau. Le ver est désormais dans le fruit et le pesticide s’avère inoffensif.

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