mardi 24 novembre 2020
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Boycott: l’usurpation idéologique

Par Anis Basti

L’anthropologie est une science aussi complexe que le sujet qu’elle traite, à savoir l’être humain. En effet, ce dernier ne constitue pas une entité monolithique dont on peut modéliser les comportements collectifs et anticiper les réactions et soubresauts sociaux.

Chaque transformation d’une société émane d’une volonté commune propre aux singularités culturelles, historiques et politiques de celle-ci. Aucun modèle n’est littéralement transposable d’une nation à une autre d’une façon systémique pour aboutir aux mêmes effets. Les grandes batailles que l’humanité a menées, non sans laisser des plumes, relèvent de ressorts sui generis à chaque peuple. Toute injustice qui arrive à son paroxysme se transforme en une cause universelle provoquant du coup un sursaut de conscience collective accompagné d’un élan subversif à toute épreuve. Pour ce faire, les insoumis usent de tous les moyens de résistance possibles pour renverser la vapeur et donner de la voix dans l’espoir de voir leurs vœux se concrétiser.

La pacification des mouvements de lutte incarnée par les deux figures de résistance les plus emblématiques des temps modernes, en l’occurrence Mahatma Ghandi et Nelson Mandela qui conjurèrent l’usage de la force et la lutte armée au profit de la non-violence, ont fait florès. L’efficacité de ce moyen, érigé en doctrine, est implacable. L’un et l’autre militant furent portés aux nues non seulement par leurs admirateurs de compatriotes, mais aussi par toute la communauté internationale.

Toutefois, cette forme comporte son lot de déclinaisons que les peuples révoltés avaient usé à l’envi. À l’ère du consumérisme à outrance et de la course effrénée vers la croissance à laquelle se livrent sans ménage, l’ensemble des pays de la planète, le secteur économique est devenu le nouveau champ de bataille où les belligérants s’adonnent sans scrupules à toutes les entourloupettes et le boycott se prévaut comme son arme de prédilection. Cet acte consiste, dans son acception la plus mercantile, en la cessation volontaire d’acheter un produit en signe de représailles contre quelconque préjudice que peut occasionner ce dernier à l’encontre de la communauté des consommateurs.

Mais au fil du temps, et face à la prééminence de l’axe économique qui est devenu le principal leitmotiv des actions politiques, internes ou externes soient-elles, le boycott s’est rapidement mué en moyen de contestation on ne peut plus efficace pour faire plier les gouvernements et les pousser à renoncer à certaines décisions jugées iniques aux yeux des contestataires. Toutefois, l’usage de cette arme redoutable est parfois galvaudé, et le boycott peut servir des desseins bellicistes à des fins hégémoniques. Pour ce faire, les instigateurs peu scrupuleux ne s’embarrassent point d’user de stratagèmes peu orthodoxes pour manipuler des masses imbibées au dogmatisme et distiller les allégations calomnieuses sur fond de théorie du complot en jouant sur les sentiments religieux et identitaires. Ces sentiments font figure de véritable bombe à retardement, qui, une fois déclenchés, provoquent des mouvements d’hystérie collective et réveillent les vieux démons de la haine et du schisme sociétal.

Ce cas de figure trouve sa parfaite illustration dans la récente campagne menée contre la France dans bon nombre de pays arabo-musulmans, y compris le nôtre, où les appels au boycott des produits de l’hexagone ont fait tâche d’huile sur les réseaux sociaux à une vitesse qui sème le doute quant à sa spontanéité et la noblesse de la cause qu’elle défend.

La position favorable du président français à la diffusion des caricatures du prophète de l’Islam et sa détermination à ne pas abdiquer face aux menaces terroristes notamment après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, dans les Yvelines, par un assaillant tchétchène de 18 ans, ont donné de l’eau au moulin des groupuscules terroristes et servi de prétexte idéal à des puissances occultes qui tirent les ficelles dans ce macabre jeu des chaises musicales pour s’attribuer une part des richesses dont abonde la région et dicter leurs lois dans les nouveaux équilibres géopolitiques. Mais quel sens a une campagne de boycott des produits d’un pays alors que la notion d’origine nationale fut balayée, depuis belle lurette, par le concept des firmes multinationales dont le portefeuille des actionnaires est on ne peut plus cosmopolite et les actionnaires eux-mêmes peuvent jouir de plus d’une nationalité. Nos compatriotes qui se sont sentis offensés par les propos du chef d’Etat français, ont-ils été assez circonspects avant de se laisser emporter par cet élan zèle et accorder aux terroristes une absolution quand bien même à leur insu ? Ces cerbères du temple du puritanisme religieux semblent ignorer que la France contribue d’une façon substantielle dans le PIB de la Tunisie de par son statut de premier investisseur étranger avec 1400 entreprises à capitaux français implantées en Tunisie, faisant vivre des milliers de familles, et de premier partenaire commercial avec plus de 10 milliards de dinars d’exportation par an. À moins que ces acharnés défenseurs de l’islam ne sont prêts à troquer les sources de leurs émoluments contre la primauté de leur sacré. Ceci sans compter les milliards d’euros de dons, prêts et lignes de crédit que la France nous a octroyés après la Révolution pour soutenir la Tunisie dans ce long et tortueux chemin menant vers la démocratie et qui ont été hélas dilapidés à cause d’une gestion gouvernementale désastreuse. Pour mettre leur plan à exécution, il aurait bien fallu aux promoteurs de ce boycott de dresser une liste des produits made in France en guise de Fatwa afin de permettre aux dévots de s’attirer la bénédiction divine en s’abstenant de les acheter.

Le cas échéant, on risque de voir les entreprises françaises résidentes en Tunisie mettre la clé sous la porte et accabler du coup le gouvernement de quelques milliers de chômeurs de plus. Le système de transport sera à son tour fortement ébranlé dans la mesure où notre parc automobile, y compris les taxis et louages, a une forte coloration tricolore. La compagnie aérienne nationale, dont la flotte est majoritairement composée d’appareils Airbus, déposera aussi le bilan car plus aucun passager ne montera à bord d’un avion dont certaines pièces sont d’origine française. Il ne faut pas également oublier de signifier à son médecin de ne pas prescrire des médicaments français. Pourvu que le vaccin contre le Coronavirus ne soit pas inventé dans des laboratoires français. La contingence de ces fâcheuses péripéties plaide en faveur d’une stratégie de manipulation de masse, via les réseaux sociaux, diligentée par des forces obscures qui en tireront profit grâce à ce saut périlleux dans l’inconnu dans lequel beaucoup de nos compatriotes se sont inscrits avec une bigoterie déconcertante sans en prendre la mesure de ses réelles conséquences sur leur vie et celles de leurs semblables. On a du mal à croire comment une anodine histoire de caricatures, quand bien même le sujet est sacrément adulé, puisse dégénérer de la sorte et engendrer tout ce déchaînement de haine à l’encontre d’un pays sans qu’il y ait une organisation, adossée à une doctrine belliqueuse, derrière. Le dilemme cornélien, que cet acte de trop vient de raviver davantage, entre les partisans de la liberté indivisible et inconditionnelle d’expression, par ailleurs défendue et encensée par Emmanuel Macron, qui dénoncent l’appropriation de l’Islam par une seule communauté et les farouches opposants à l’atteinte de leur sacré sous n’importe quelle forme, demeurera une épine dans le pied à toutes les tentatives d’apaisement et d’œcuménisme entre les religions. Doit-on admettre que l’islam est devenu aussi une chose française dans la mesure où il est la deuxième religion de l’hexagone, et est, par voie de conséquence, soumis aux mêmes règles d’usage que le christianisme le fut bien avant lui ? Le chemin vers la sécularisation, dans l’esprit des musulmans, est plus que jamais semé d’embûches.

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