lundi 30 mars 2020
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JOKER : Un des chocs cinématographiques majeurs de 2019

Arthur Fleck est atteint de graves troubles mentaux, avec une condition bien particulière qui l’amène à rire de façon incontrôlable même dans des situations qui ne s’y prêtent pas. Le jeune homme habite avec sa mère et rêve de devenir humoriste. Un jour, alors qu’il fait de la réclame pour un magasin en faillite déguisé en clown, Arthur se fait agresser par un groupe d’adolescents. Son assistante sociale lui annonce ensuite qu’elle ne pourra plus s’occuper de lui. Se retrouvant seul face à l’adversité, sans médicament et sans ressource, il plongera dans une folie meurtrière incontrôlable.

Nouvelle genèse fascinante de l’ennemi juré de Batman. Récit psychologique et social sombre et traumatisant. Réalisation atmosphérique. Musique anxiogène. Extraordinaire J. Phoenix. Tous les ingrédients pour donner un film exceptionnel.

Toutefois, il faut bien le dire : ce Joker ne propose rien d’« appréciable ». C’est justement ce qui fait sa force. Sombre, troublant, déstabilisant, voilà ce qu’on y trouve. Et, surtout, marqué par une performance hallucinante – et hallucinée – de Joaquin Phoenix. Ce film ovni emprunte aussi la forme d’un hommage au cinéma américain d’il y a 40 ans. Puisé à même les classiques des années 70 et 80, particulièrement le cinéma de Martin Scorsese (des références directes sont faites à Taxi Driver et à The King of Comedy), le récit trouve un écho contemporain particulier, dans la mesure où il expose la folie à l’état pur, celle qui fait que des types, taciturnes au-delà de la colère et de la rage, commettent l’irréparable d’une manière qui dépasse l’imagination.

C’est ce qui arrive à Arthur Fleck (Phoenix), rejeté partout. Vivant avec une mère névrosée (Frances Conroy), incapable de garder un emploi, encore moins de développer des relations sociales, le jeune homme tente de gagner sa croûte en faisant le clown dans des fêtes d’enfants. Arthur fait partie de ceux qui sont constamment « à côté », dans tous les aspects de leur vie. Il veut devenir humoriste, mais le talent n’y est pas. Ses performances – et son rire maléfique – ne provoquent que de gros malaises. Son histoire le mènera pourtant à rencontrer son idole : un animateur de talk-show, incarné par… Robert De Niro. Ce dernier se retrouve ainsi à inverser les rôles par rapport à Rupert Pupkin, son célèbre personnage dans The King of Comedy…

Une réalisation éblouissante

Todd Phillips a orchestré une mise en scène éblouissante, en adéquation parfaite avec les maîtres du dernier âge d’or du cinéma américain. On pense à Scorsese, bien sûr à Francis Coppola, à toute cette bande qui a marqué le cinéma de cette époque. Ainsi, ce personnage de bande dessinée, lui-même inspiré par L’homme qui rit de Victor Hugo, évolue dans un cadre ultraréaliste. Voilà possiblement d’où provient le trouble profond qu’engendre ce film.

La puissance dramatique de Joker est aussi en grande partie due à l’extraordinaire composition de Joaquin Phoenix. Avec un corps déconstruit, pratiquement décharné, qui peut aussi bouger et danser avec une espèce de grâce singulière (il le fait souvent), l’acteur plonge tête baissée dans ce personnage cassé. Et ça glace le sang.

Comme tout exploit suppose des morceaux de bravoure, le long métrage offre quelques scènes illustratives, où s’amorce la troublante métamorphose de Fleck en Joker : on pense en particulier à l’agression du protagoniste dans le métro par trois traders, séquence trépidante, avec, comme transition démoniaque entre le clown maltraité et son double vengeur, un rire de mouette criarde. Cette trouvaille scénaristique engendre une certaine perplexité, puisque le héros s’esclaffe toujours en décalé, à des moments inopportuns. Mais ces réactions inopinées deviennent un gimmick, soit lorsqu’il singe Iggy Pop, le torse nu, devant sa télé, soit lorsqu’il esquisse des pas de danse à la Fred Astaire ou quelques pantomimes à la Charlot.

En quelques scènes, tout est dit. Joker sera un grand film sur l’humiliation, sur l’impunité totale dans laquelle se croient les plus puissants face aux plus faibles corvéables et humiliables à merci. Jusqu’à ce que la coupe soit pleine et que la révolte surgisse. Brutale’ L’action a beau se dérouler dans les années 80, Joker s’inscrit pleinement dans notre époque, celle où peuple et élites (politique, médiatique, économique…) semblent devenus définitivement irréconciliables.

Joker se vit sous tension, au gré d’influences scorsesiennes assumées et parfaitement digérées, à commencer par La Valse des Pantins avec un De Niro d’une sobriété exemplaire et parfait complément donc de l’interprétation démente de Joaquin Phoenix. Il faut être un génie insensé du jeu pour interpréter comme lui toutes les nuances de la folie, de la plus intériorisée à la plus flippante. Pour ne jamais bégayer dans son interprétation. On aurait pu croire le rôle usé par les interprétations inoubliables de Jack Nicholson par exemple. Phoenix réinvente le mythe. Car il n’est jamais dans un one man show mais la pièce – évidemment centrale – d’un vaste puzzle qui ne repose pas uniquement sur lui. Joker sera-t-il un game changer ? Dans ce monde hollywoodien où le cinéma de geek autrefois regardé de haut a pris le pouvoir en se comportant parfois avec le même mépris vis-à-vis des autres cinémas que celui dont il a été victime, le box- office de Joker sera scruté de près. Mais tout cela n’appartient plus à Todd Philipps. Lui a fait l’essentiel : un immense film d’auteur populaire. L’un des chocs majeurs de 2019.

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