mardi 24 novembre 2020
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La Hantise sécuritaire

Pas un jour ne passe sans que nous ne tombions sur un fait divers toujours aussi sordide que le précédent. Un profond désarroi s’empare des tunisiens par rapport à la recrudescence des actes de criminalité et délinquance qui sévissent dans le pays depuis que la Révolution a pointé son nez.

Dix ans plus tard, il n’en est rien des slogans scandés par une jeunesse assoiffée de progrès et de perspectives d’une vie décente. La myriade de partis et dirigeants politiques qui ont régné et qui règnent encore sur le pays, quand bien même promus par des urnes entachées de clientélisme et d’atavisme par rapport à des pratiques que l’on croyait autarcisées, n’ont vu l’exercice du pouvoir que par le petit bout de la lorgnette. Le rêve, qui n’aura finalement duré que l’espace de quelques mois, a vite laissé place au désenchantement que chacun a exprimé à sa manière. Dans un contexte où l’ascenseur social est en panne, où la méritocratie est balayée d’un revers de main au profit d’un populisme de caniveau et des turpitudes de tout acabit, la jeunesse, dans toute sa pluralité, s’est retrouvée confrontée seule à son destin où chacun faisait comme il pouvait pour sortir de l’ornière. Il y a d’un côté ceux qui tirent leur épingle du jeu à la faveur d’une situation sociale aisée et d’un avenir tout tracé, et d’autres, dotés d’un don naturel qu’ils ont savamment poli mais qui, malheureusement, ne font pas long feu sous nos cieux préférant mettre le cap vers le nord pour faire les beaux jours des multinationales. Ce tropisme vers l’étranger, plus connu sous la locution « fuite des cerveaux », bat son plein depuis quelques années vidant du coup le pays de ses forces vives. Et de l’autre, une jeunesse désœuvrée, appartenant à la Tunisie qu’on appelle « profonde » qui, avec ou sans diplômes, n’arrive pas à voir le bout du tunnel.

Ces jeunes, on les voit partout. À tenir les murs à longueur de journées pour importuner les jeunes filles et distribuer à tour de bras les regards inquisiteurs. Dans les terrasses des cafés pleines à craquer de gaillards bien-portants qui coulent leurs longues et harassantes journées entre une partie de cartes avec leurs congénères de chômeurs et des matches de foot à n’en pas finir. Quel gâchis! Seul un entracte pour se restaurer arrive à suspendre un conditionnement binaire au tabac et aux tasses de « cappuccin ». Mais plus cruel encore, on voit leurs cadavres échouer sur le littoral à la suite d’un rêve et d’une vie que les caprices de la Méditerranée avaient brisés. Un rêve qui n’est autre qu’une illusion car l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs. Enfin, la frange la plus démunie que le renchérissement du coût de la vie a davantage paupérisée, bascule inéluctablement vers toutes sortes de dépravations. Criminalité, petite délinquance, trafic de drogue et interdits de tout genre sont des activités auxquelles s’adonnent des hordes de jeunes vivant dans les bourgs les plus défavorisés des grandes villes. En bandes organisées, en petits groupes ou même en solitaire, des délinquants de plus en plus jeunes rallient le monde de la criminalité pour ne plus en sortir indemnes. On voit même des éphèbes attirés par l’argent facile et les fausses illusions d’héroïsme, qui, en vérité, ne font que les enliser davantage dans leur indigence.

Une manière inepte pour s’affirmer dans une société minée de plafonds de verre où subvenir à ses besoins les plus élémentaires – manger à sa faim, avoir un toit, fonder une famille- est devenu un rêve quasi inaccessible. L’on est en droit de se demander si cette flambée de violence est un phénomène tout récent ou bien endémique dans les entrailles de notre société que la liberté d’expression et les réseaux sociaux n’ont fait que révéler à sa juste dimension. On ne compte plus les braquages et vols à l’arraché qui sont rentrés dans le registre des banalités mais qui, parfois, virent au drame comme ce fut le cas, il y a tout juste un an, avec le meurtre d’un jeune de 18 ans à la cité de l’Aouina qui a mis tout un pays en émoi. Il y a certaines routes qu’il faut absolument éviter la nuit tellement les guet-apens sont devenus monnaie courante. Des automobilistes peu avisés-dont la malchance a fait que leur chemin croise celui des malfrats-ont été pris à tabac et se sont faits dépouiller de leurs bijoux, argent et objets de valeur. Leurs voitures fracassées en guise de manifestation d’une rancœur sociale refoulée. Ils n’auront que l’âge de leurs regrets pour pleurer leur mauvais sort. En marchant dans la rue, en conduisant sa voiture ou en empruntant un moyen de transport, aucun lieu n’est désormais entièrement sécurisé. Dès lors qu’on met les pieds dehors, on est en proie aux assauts de charognards urbains sinuant rues et routes à bord de mobylettes de fortunes, constamment à l’affût du moindre moment d’inattention ou de vulnérabilité pour nous attaquer avec la même férocité qu’un félin affamé. Décidément, on ne sait plus comment qualifier le traitement de ce phénomène par les forces de l’ordre. Cette montée vertigineuse des violences urbaines ne peut être expliquée que par deux manières. La première, est que les agents de sécurité sont devenus un peu laxistes vis-à-vis de ces crimes, soit pour des raisons internes à leur corps – revendications concernant l’amélioration de leur statut et leur appel incessant à faire passer la loi sur la protection des policiers- ou pour des raisons plutôt liées à la conjoncture générale du pays et la déliquescence de l’autorité après la Révolution. La deuxième, est qu’elles se trouvent débordées par l’ampleur du phénomène et à court de moyens humains, logistiques et opérationnels pour l’endiguer ou, à la limite, juguler sa prolifération. Mais que peut-on faire face aux ravages occasionnés par tous ces psychotropes qui circulent en abondance dans tous les quartiers ? Une fois consommés par ces délinquants, ils les transforment en monstres humains capables de commettre les crimes les plus abominables et les atrocités les plus abjectes comme violer, jusqu’à ce que mort s’en suive, une vieille dame de 98 ans ou détourner un mineur pour abuser sexuellement de lui et lui ôter la vie. Quand est-ce que notre bien-pensance réalisera t-elle que ce fléau ne doit pas être appréhendé uniquement de l’angle sécuritaire car l’expérience a demontré que plus on les arrête, plus ils prolifèrent ? Bien d’autres facteurs – sociaux, économiques, culturels et éducatifs – sont à considérer pour élaborer un plan national inclusif de lutte contre la délinquance et le crime organisé. Il suffit juste de solliciter l’expertise de nos éminents sociologues, criminologues et autres spécialistes ès sciences juridiques et avoir, par dessus tout, la volonté et la détermination politiques pour convertir les résultats des études et autres rapports en la matière en une stratégie nationale efficace.

Il faut être un brin naïf pour croire qu’une délivrance adviendra de sitôt car il se trouve que les putatifs gardiens du temple, sur lesquels reposent tous nos espoirs, sont eux-mêmes ses propres démolisseurs.

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