samedi 27 février 2021
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Vandalisme dans les hôpitaux : l’hémorragie continue !

Par Anis Basti

Hôpital d’enfants de Bab Saâdoun et Institut national de Neurologie ont été le théâtre, en cette fin d’année, non pas d’un approvisionnement en lits de réanimation pour augmenter leur capacité d’accueil des malades eu égard à la flambée des contaminations au Covid-19, mais de scènes d’agression du personnel et staff médical de ces deux établissements et de saccage des équipements médicaux.

Dans d’autres époques ou sous d’autres cieux, cela aurait fait l’effet d’une bombe tellement l’acte est surréaliste et les conséquences sont désastreuses. Mais dans nos contrées, c’est devenu si trivial et si banal qu’on n’y accorde plus la moindre attention tellement la récurrence de ces actes crapuleux a fini par avoir le citoyen à l’usure et le rendre blasé. C’est là que le bât blesse plus que la ribambelle des agressions et l’ignominie de leurs auteurs qui font des hôpitaux publics leur champ de bataille de prédilection. Cette indifférence et ce détachement par rapport à ces actes qui relèvent plus d’un fait divers commun que d’une atteinte odieuse et inqualifiable à l’un des symboles de la souveraineté de l’Etat et le garant de la santé de ses citoyens, en l’occurrence l’hôpital public, sont la preuve tangible que le pays dévale la pente hasardeuse qui mène vers le chaos et le désordre. Dès le premier incident du genre qui, par ailleurs, remonte aux aurores de la Révolution, les autorités auraient dû faire preuve de plus d’intransigeance et de fermeté pour garantir le bon fonctionnement des établissements de santé et offrir les conditions de sécurité les plus élémentaires aux praticiens et personnel soignant afin qu’ils accomplissement leur noble mission dignement et correctement.

La négligence et la désinvolture qui ont caractérisé la réaction des garants de l’autorité publique, ont renforcé le sentiment d’impunité et nourri, pour le coup, le pouvoir de nuisance de cette hydre qui, à chaque fois, se montre de plus en plus véhémente, insidieuse et destructrice. Et pourtant le cadre juridique est clair et explicite pour sévir fermement dans ce genre de crime en vertu de l’article 127 du Code pénal qui stipule que l’atteinte à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions est passible de lourdes peines pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement. D’autre part, le dispositif sécuritaire en vigueur est bien pourvu en agents et largement déployé sur l’ensemble du territoire pour juguler ce fléau à la racine et dissuader les possibles auteurs par le pouvoir de coercition et l’application austère et rigoureuse de la loi. Mais visiblement tous les employés du service public ne sont pas logés à la même enseigne par rapport au traitement sécuritaire et l’application de cette loi qui alternent indulgence et intransigeance intuitu personnage et selon la circonstance. L’on est en droit de s’interroger sur les ressorts qui poussent ces scélérats à passer à tabac le personnel soignant et à saccager des biens publics, qui plus est, des équipements et dispositifs médicaux dont ils seront les premiers à en être privés ? D’un point de vue psychanalytique, se trouver dans les urgences d’un hôpital avec l’atmosphère tendue et crispée qui y règne, provoque chez les personnes prédisposées au brigandage, des pulsions violentes et attise les velléités agressives, a fortiori quand ceux-ci sont en situation de détresse en accompagnant un parent ou ami souffrant. Au moindre atermoiement dans la prise en charge du patient ou à la première prise de bec avec le corps médical, ils se mettent en rogne et entrent dans un état de démence collective, emportant tout sur leur passage, personnel soignant ou équipement médical soient-ils. Le pire advient quand le patient voit son état se dégrader ou, carrément, passer de vie à trépas. Le cas échéant, la fureur de la horde d’accompagnateurs devient imparable et les dégâts inestimables. Ces agresseurs s’en balancent éperdument des tenants et des aboutissants ayant conduit à ce fâcheux sort en tenant pour responsables le staff médical et paramédical qui en prennent pour leur grade jusqu’à l’atteinte de leur intégrité physique au mépris de l’état de santé des autres patients dont, pour certains, la vie dépend de la promptitude de leur prise en charge clinique. D’un point de vue social, la réussite socio-professionnelle attise la jalousie et réveille les rancœurs des disparités sociales et financières.

Le Tunisien fait généralement montre d’un agacement à peine voilé par rapport au succès et à l’ascension sociale de son prochain. En l’espèce, les médecins sont considérés, dans l’imaginaire collectif d’un bon nombre de Tunisiens, comme une caste de privilégiés à la cupidité démesurée, ayant fait fortune sur le dos de miséreux citoyens. Ce ressentiment larvé trouve son expression la plus véhémente dans les moments où l’ire est à son paroxysme. L’usage de la violence se donne comme alibi la négligence du personnel hospitalier et la non-assistance volontaire du patient pour servir d’exutoire et faire office de vengeance à l’encontre de ceux qu’ils auraient tant aimé être à leur place et dans lesquels ils voient l’incarnation immaculée (allusion aux Blouses Blanches) de leur échec.

Le saccage des équipements s’inscrit dans cette même dialectique sauf que, cette fois-ci, la cible devient l’Etat, par le biais de ses biens matériels, que l’on tient pour responsable de tous les maux et que l’on traite de tous les noms. Être médecin en Tunisie et, en sus, exercer dans l’hôpital public, s’apparente aujourd’hui à un véritable chemin de croix. Non seulement ils sont exposés au risque de se faire contaminer par la Covid-19, les médecins qui, par ailleurs, ont payé un lourd tribut en vie humaines à cause de ce fâcheux virus, luttent tous les jours contre les conditions piteuses et l’insalubrité des installations hospitalières et s’efforcent, autant que faire se peut, à s’acquitter de leur mission pour maintenir ce service public en fonction. Voilà un autre motif de fierté de la Tunisie qui vient d’être ébranlé. C’est le symbole de réussite de la Tunisie postindépendance qui prend un sacré coup de boutoir car, par-delà la menace sécuritaire qui n’a malheureusement pas baissé d’un cran et qui rend le quotidien des médecins insupportable, les appels du pied en provenance du Nord – particulièrement de France et d’Allemagne – et du Golfe, sont plus que jamais audibles de la part des praticiens du secteur public, particulièrement les plus jeunes, qui se portent de plus en plus candidats à un exil doré où ils seront grassement payés et jouiront de bien meilleures conditions de travail. Avec la hantise de se faire tabasser en moins.

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