mardi 16 juillet 2019
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La cité antique de Palmyre a été reprise par le régime alaouite, appuyé par son allié russe, le 27 mars 2016. Il ne s'agit que de l'une des villes récemment perdues par l'Etat Islamique, parmi lesquelles Ramadi, Tikrit ou Sinjar. Photo : Reuters

Daech en Tunisie (partie 4)

Pourquoi les jihadistes vont revenir

Si entre 2012 et 2013, des Tunisiens partaient rejoindre des factions de la rébellion syrienne « modérée » et Jabhat al-Nosra (devenue officiellement filiale d’al-Qaïda central en Syrie depuis 2013) pour lutter à leurs côtés contre le régime alaouite, accusé de cibler en priorité la majorité sunnite du pays, la plupart d’entre ceux qui s’y trouvent actuellement sont partis, selon Alaya Allani, spécialiste des mouvements islamistes du Maghreb, pour gonfler les rangs de l’État Islamique (EI), dont la proclamation remonte à juin 2014.

Les ressources que cette organisation rivale et dissidente d’al-Qaïda a amassées (notamment en prenant le contrôle de la Banque Centrale de Mossoul et de puits de pétrole syriens et irakiens) lui ont permis d’asseoir un véritable proto-État sur le territoire qu’il contrôle. Sa manière de se jouer des frontières héritées des puissances coloniales – l’EI a aboli la frontière syro-irakienne lorsqu’il s’en est emparé en 2014 – lui permettra également de porter l’étendard attractif de l’anti-colonialisme et de l’anti-impérialisme aux yeux d’une partie de la population sunnite de la région et au-delà. A tel point que des milliers de volontaires étrangers, avec des Tunisiens en première ligne, ont afflué vers la Syrie pour vivre de l’intérieur le moment historique de la restauration du « Califat » et de l’accomplissement de la prophétie (lire « Daech en Tunisie (partie 3) »).

Mais presque deux ans après sa proclamation, l’EI, paradoxalement, renforce sa capacité de projection au-delà de ses « frontières » à mesure qu’il essuie des revers dans son QG central. Sur le théâtre d’opérations moyen-oriental, l’on assiste en effet à un recul de l’EI sur plusieurs fronts, en raison d’une évolution des rapports de force sur le terrain qui lui est de plus en plus défavorable. L’aviation de la coalition internationale soutient les Kurdes dans leur avancée vers les territoires sous la coupe du « Califat » : Raqqa, capitale de facto de l’EI située au centre de la Syrie, est ainsi menacée d’être reprise par les Kurdes, qui ne sont plus qu’à quelques dizaines de kilomètres au nord de la ville. Les Russes, en plus d’avoir, eux aussi, Raqqa dans le viseur, préparent le terrain à la reconquête par le régime de Bachar al-Assad de certains quartiers stratégiques (la reprise en mars 2016 de la cité antique de Palmyre aura en tout cas signé une victoire symbolique pour le régime). Enfin, l’armée de Bagdad, appuyée par des milices chiites, tente tant bien que mal, sans toutefois y être parvenue jusque-là, de conduire une offensive sur Mossoul, « ville de naissance » de l’EI située dans le nord de l’Irak, où son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, avait proclamé le « Califat » en juin 2014 du haut du minbar de la mosquée de Mossoul.

Dans ce contexte d’essoufflement de l’emprise territoriale de l’EI, la question du possible passage de ce dernier d’un proto-État à une organisation éclatée et amorphe, pratiquant la guérilla urbaine à petite échelle partout où c’est possible, fait redouter une augmentation des attentats, qui seraient alors commis par des jihadistes « obligés » de rentrer chez eux. En Tunisie, la recrudescence d’actions violentes est d’autant plus probable que les combattants pourraient compter sur l’appui de cellules locales s’ils décidaient d’agir. Car le nombre considérable de partisans du jihad[1], ainsi que celui, au moins aussi important, des individus ayant tenté de se rendre en Syrie (le nombre de projets de départ avortés a été estimé en 2014 à une dizaine de milliers par Lotfi Ben Jeddou, ministre de l’Intérieur de l’époque) témoignent d’une forte implantation de l’idéologie jihadiste au sein de la population.

Si le phénomène doit être pris au sérieux, c’est aussi parce que l’organisation qui abrite le plus de Tunisiens, la « Dawla », comme elle se fait appeler par ses adeptes, détonne par la radicalité de son discours par rapport aux autres groupes jihadistes. Par l’intermédiaire de ses propagandistes, ulcérés par l’instauration d’une jeune démocratie séculière en Tunisie (la démocratie étant en tout point contraire à ce qu’énonce la Charia selon leur compréhension de l’Islam), l’EI se montre en effet particulièrement menaçant à l’encontre des représentants du pouvoir tunisien et des étrangers qui auraient le malheur de visiter le pays.

Dans ce contexte, chercheurs et spécialistes du terrorisme pointent l’urgence de mettre en œuvre une stratégie d’accueil en partie basée sur le dialogue et la déconstruction islamique du discours jihadiste. Et d’éviter, surtout, le choix du tout-répressif, véritable carburant du terrorisme.

 Nejiba Belkadi

[1] Cette donnée a notamment pu être mesurée par le nombre de tweets favorables à l’EI en Tunisie. D’après une étude réalisée en 2015 par le Brookings Institute, la Tunisie fait partie du top 10 des pays où ont été localisés les plus grands nombres de tweets de soutien à l’EI. The ISIS Twitter Census

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