mercredi 16 octobre 2019
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Daech en Tunisie (partie 3)

Frustration des salafistes face à la transition démocratique

Dans le contexte de prédication massive qui a prévalu au lendemain de la révolution, les démonstrations de force n’ont pas tardé à se déployer dans plusieurs endroits stratégiques du pays. En 2012, l’attaque de l’ambassade américaine par des militants d’Ansar al-Charia en réponse à la diffusion sur Internet d’un film américain jugé insultant envers le Prophète a causé un grand nombre de dégâts et mis en déroute les forces de sécurité, contraintes de faire appel à l’armée pour calmer l’excitation des manifestants.

Malgré l’effervescence grandissante des salafistes pour l’islamisation du politique, la classe politique islamiste, dont les liens avec la mouvance salafiste étaient pourtant ambigus, renonce à prendre politiquement en charge les aspirations de sa base populaire, préfère se placer dans un dialogue avec les autres partis politiques puis renonce à promouvoir la Charia comme principe de gouvernement. Les affrontements violents survenus à Douar Hicher en octobre 2012, qui se sont soldés par la mort d’un imam de la mosquée de la ville, marqueront une rupture entre Ennahdha et les salafistes, dont plusieurs avaient par ailleurs déjà été placés en détention suite à l’attaque de l’ambassade américaine.

Fin 2012, Ghannouchi déclare à l’AFP que le mouvement salafiste représente une menace pour son parti. Le gouvernement de la Troïka, dominé par Ennahdha, décide l’interdiction des meetings d’Ansar al-Charia (les militants n’hésiteront pas, de leur côté, à la braver), commence en 2013 à procéder à des arrestations massives de salafistes et engage une politique de durcissement sécuritaire sans l’accompagner d’une politique sociale de développement en faveur des régions déshéritées.

Dans ce contexte, et à mesure que la Tunisie avance vers l’adoption d’une constitution séculariste et l’organisation d’élections démocratiques, les jihadistes durcissent le ton. Les cibles des attentats terroristes, un temps limitées aux seuls cadres de l’armée dans les régions reculées du pays où sévit AQMI, se sont ainsi élargies à la classe politique avec les assassinats en 2013 de Mohamed Brahmi et de Chokri Belaïd, revendiqués en décembre 2014 depuis la Syrie, au nom de l’EI, par Boubaker al-Hakim, ex-membre d’Ansar al-Charia. Puis aux touristes avec les attaques du Bardo et de Sousse survenues en 2015. Le récent attentat-suicide commis à l’intérieur d’un bus de la garde présidentielle et les événements de Ben Guerdane porteront eux aussi l’empreinte du califat auto-proclamé.

L’EI aux portes de la Tunisie

Tous les auteurs de ces actes terroristes font partie de réseaux interconnectés dont la plupart des membres étaient, selon le spécialiste des mouvements islamistes du Maghreb Alaya Allani, des adeptes d’Ansar al-Charia. « Dissous progressivement entre 2013 et 2014 après avoir été déclaré organisation terroriste par Ali Larayedh, le mouvement a vu la partie radicale de ses membres partir en masse pour le jihad en Syrie et en Libye », explique Alaya Allani dans un entretien accordé au Zenith.tn. Certains des auteurs des attentats qui ont frappé la Tunisie étaient en effet passés par le camp d’entraînement fondé en 2013, à Sabratha, par des Tunisiens qui, dans un même état d’effervescence, ont commencé à prêter massivement allégeance à l’EI après sa proclamation en 2014. Des serments d’allégeance qui se sont accélérés depuis que, à la faveur du chaos engendré par la guerre civile en Libye, l’EI a pu officiellement y établir en novembre 2014 un second QG et ainsi enrôler, surtout à Syrte, plusieurs volontaires tunisiens, libyens et autres africains. Depuis 2011, la dégradation de la situation sécuritaire dans ce pays voisin avait rendu encore plus poreuse la frontière tuniso-libyenne, devenue plaque tournante de la contrebande d’armes et de drogues – 20% de la population active de la ville de Ben Guerdane vit du marché noir – et de la circulation de candidats au jihad. Des réseaux de passeurs de migrants et des officines de recrutement de jihadistes voulant rejoindre la Syrie, l’Irak ou la Libye ont ainsi pu s’articuler autour de ces trafics transfrontaliers en tout genre. Car si pendant longtemps les candidats tunisiens au jihad ont opté pour le départ en Turquie par avion avant de rejoindre la frontière syro-turque, c’est par la Libye qu’ils transitent aujourd’hui pour s’y entraîner avant d’atteindre le Levant par la Turquie. Mais la situation ne cesse d’évoluer sur le terrain : de plus en plus de Tunisiens décident en effet de rester en Libye pour participer à ce qu’ils voient comme l’épopée de l’élargissement du Califat. D’autant que le territoire central de l’EI, plus prisé par les jihadistes en raison de la place que tient « le Cham » dans la tradition prophétique, est de plus en plus inaccessible et mis en difficulté par la coalition internationale.

Frontière libyenne

Menace intérieure

La perspective de bénéficier d’un entraînement dans les camps libyens représente une aubaine pour les jihadistes résolus à rentrer au bercail pour y fonder des cellules dormantes et fomenter des attentats contre leur propre pays. C’est le principal défi que devront relever les services de renseignement et les forces de sécurité qui, en plus de devoir sécuriser les frontières pour détecter le retour de terroristes aguerris, auront à mettre en place une logistique d’accueil dans le cas où des jihadistes rentreraient et se rendraient aux autorités. Mais sera-t-il possible de les réinsérer dans le tissu social ? Comment distinguer les déserteurs repentis de l’EI des pseudo-repentis déterminés à en découdre ? Le simple fait de s’être rendu en Syrie peut-il justifier d’une incarcération ? L’appareil sécuritaire se résoudra-t-il à mettre de côté les anciennes pratiques répressives envers les islamistes ? Autant de questions jusqu’ici insolubles et auxquelles sont également confrontés les autres Etats « exportateurs » de jihadistes.

En attendant, si l’EI s’inscrit matériellement dans une logique de territorialisation du jihad, il forme en réalité une sorte d’organisation tentaculaire de « jihad sans frontières » présente partout où sa propagande est accueillie favorablement. Plusieurs allégeances émanant de divers groupes jihadistes disséminés entre l’Afrique subsaharienne, l’Egypte ou encore l’Algérie ont ainsi été acceptées par l’EI. Mais le passage à l’acte au nom du « Califat » ne nécessite pas forcément une appartenance à un groupe affilié. Les concepts de « loup solitaire » et de « petite cellule locale autonome » promus par des idéologues jihadistes (comme Abu Musab al-Suri, l’auteur de l’« Appel à la résistance islamique mondiale ») pris comme référence par l’EI sont très utilisés dans la campagne d’actions terroristes de la nouvelle génération. Ils donnent une possibilité d’action plus discrète à ceux qui, frustrés de ne pas avoir pu accomplir leur « hijra » vers le fief du Califat, voudraient participer par leurs propres moyens à la stratégie du chaos progressif poursuivie par l’EI. Départs, retours, partages d’expérience et incitations à l’action sur Internet… L’Etat islamique s’approche à grands pas de la Tunisie. Les événements de Ben Guerdane, d’une ampleur sans précédent, ont à ce titre marqué un véritable tournant dans l’histoire du terrorisme en Tunisie. Certes, les habitants de Ben Guerdane ont opposé une résistance au projet d’attaque insurrectionnelle des jihadistes dans leur ville. Mais le fait que ces derniers aient pu, avec une facilité déconcertante, procéder à des assassinats ciblés (un officier, tué à son domicile, un agent des douanes et un membre du renseignement de la garde nationale) révèle une parfaite connaissance du terrain et prouve qu’ils ont pu s’appuyer sur la complicité de cellules locales et/ou que certains d’entre eux étaient originaires de la ville.

La fulgurance de l’assaut pose également la question de l’efficacité du mur de sable érigé le long de la frontière avec la Libye, une partie des assaillants étant fortement suspectée de s’être infiltrée depuis la Libye après la destruction de leur camp de Sabratha en février 2016 par un raid américain. Les quantités extravagantes d’armes et d’explosifs retrouvées suite à l’attaque dans des habitations de la ville en posent encore une autre : celle de la faiblesse du renseignement tunisien.

L’attaque aura enfin permis de comprendre que tant que la Libye voisine est embourbée dans le chaos, la pression jihadiste ne s’allégera sur aucun pays de la région.

Nejiba Belkadi

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