mardi 17 septembre 2019
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La fuite des compétences de l’hôpital public : une bombe à retardement !

Par Pr.ag Aida Borgi

S’il y a bien une bombe à retardement qui va nous exploser à la figure dans le secteur de la santé, en dehors de la pénurie des médicaments et de la faillite des caisses nationales de l’assurance maladie, c’est la fuite des compétences de l’hôpital public.

Beaucoup d’encre a coulé sur le départ des jeunes médecins-en cours de formation ou à la fin de leur formation-vers l’Allemagne et vers la France, mais qu’en est-il des médecins séniors ?

Nous sommes face à une désertion sans précédent des séniors dans toutes les spécialités médicales, chirurgicales et fondamentales. Beaucoup de services se sont retrouvés amputés de la moitié de leur effectif médical avec les conséquences prévisibles comme une surcharge de travail pour l’équipe  restante, une moins bien qualité de soins et une déprime générale ou du moins une perte d’enthousiasme pour le travail. D’autres services sont menacés de fermeture comme celui de la maternité de Nabeul et il n’est certainement pas le seul dans ce cas de figure. Il faut savoir que certains actes de pointe ne sont plus pratiqués à l’hôpital public et les patients sont orientés inéluctablement vers le privé pour un cathétérisme cardiaque ou une embolisation ou une prise en charge en réanimation par manque de place…

Le départ des compétences a suivi un mouvement spontané, évolutif dans le temps, pendant plusieurs années, et se faisait sous forme de démissions du secteur public ou de départs dans le cadre de la coopération avec les pays du Golfe. Ces départs ont été accélérés, encouragés par l’état en 2018 dans le cadre de la loi 2018-5  du 23 janvier 2018 relative au départ volontaire des agents publics, renouvelée en août 2018. Quelques centaines d’hospitalo-universitaires ont ainsi quitté l’hôpital public et les facultés de médecine.

Que cherche l’état en accélérant les départs de cette manière ? Si le but est de diminuer la masse salariale, cela s’est fait  au détriment de la santé de 80% des citoyens et au détriment de la formation des futurs médecins.

L’objectif de cet article n’est pas de culpabiliser les gens qui partent, au contraire, je les comprends et moi-même je peux être parmi le lot partant. Finalement, nul n’est indispensable, nous dit-on. Mon objectif est plutôt d’avertir les citoyens sur l’extrême gravité du problème et de tenter d’expliquer pourquoi ils partent…

Pourquoi les séniors partent?

La plupart des médecins hospitalo-universitaires tous grades confondus, assistants, agrégés ou professeurs, partent vers le secteur privé ou vers les pays du Golfe  pour améliorer leurs revenus. Les médecins faisant l’activité privée complémentaire (APC) sont les moins concernés par le départ vers l’étranger mais ils sont les plus attirés vers le secteur privé.  Leur activité au sein de l’hôpital public est devenue restreinte car il est pratiquement impossible de pratiquer cette APC conformément aux textes de loi. Cette disposition était en effet une fausse solution à un vrai problème de revenus. Désormais, même en ayant l’autorisation de faire de l’APC, les médecins sont de plus en plus tentés d’aller vers le privé vu la dégradation des conditions de travail à l’hôpital.

Ceux qui partent vers les pays du Golfe peuvent gagner jusqu’à 10 fois leur salaire en Tunisie alors que leur pouvoir d’achat se trouve affecté avec une inflation de l’ordre de 7% selon les sources officielles mais ressentie à plus de 10-15 % dans la vie réelle. Savez-vous qu’au Benin par exemple, un pays africain aux ressources limitées, les professeurs hospitalo-universitaires reçoivent 3 fois le salaire proposé en Tunisie, soit 9000 dinars? Comment se fait-il qu’un pays pauvre valorise autant ses médecins HU alors que dans le nôtre , il est même indécent de discuter de la chose devant la crise économique actuelle?

Mais tout le monde ne part pas pour l’argent, notamment ceux qui partent dans les pays européens . Les premières années de leur recrutement, leur salaire est aux alentours de 2200 euros, à peine de quoi vivre correctement en France entre loyer, garderie, scolarité de leurs enfants et charges quotidiennes. Nos médecins constitueraient plutôt de la main d’œuvre qualifiée, pas chère dans ces pays. Nos médecins séniors, partent pourtant et chaque année plusieurs hospitalo-universitaires passent, côte à côte, avec les jeunes diplômés, l’épreuve de vérification de connaissances ( EVC).

Pourquoi le font-ils ?

Ils cherchent sans aucun doute à s’épanouir dans le milieu professionnel, socio-culturel et environnemental avec des conditions de travail meilleures. La valorisation de chacun se fait sur des critères objectifs de travail scientifique, d’activité clinique et de travail tout court. Les médecins n’ont pas à faire l’ouvrier, le brancardier, le harceleur qui court derrière une échographie cardiaque ou un bilan biologique ou une chirurgie ou un scanner en panne ou à un réactif manquant ou à une salle de KT fermée…

Tout le système est basé sur le respect de l’autre et la valorisation du  travail accompli.

Les médecins séniors en Tunisie, aujourd’hui, font face à la pénurie des médicaments, au manque de dispositifs médicaux de qualité,  au manque d’effectif, aux départs de leurs collègues, à l’absentéisme, aux problèmes de maintenance, d’hygiène, au harcèlement professionnel, au manque de leadership, mais encore aux agressions, à la colère des patients insatisfaits ( ohh que nous comprenons !), aux plaintes judiciaires et au lynchage médiatique parfois quotidien pour certaines affaires médiatisées et déformées… et bien entendu à des revenus limités et des primes de garde ridicules.

Voilà, à peu près ce qui pourrait pousser les gens à  partir. L’argent n’en est pas l’unique raison mais ne pas en parler relève aussi de l’hypocrisie. Si rien n’est fait pour arrêter ce fléau de départs et pour rendre l’hôpital public attractif, nous risquons fort de raser les murs et les bâtiments vides d’ici peu d’années; même le secteur privé en souffrirait, riches ne vous estimez pas épargnés…

J’aimerais finir avec une question au gouvernement Chahed : comment comptez-vous faire fonctionner les hôpitaux annoncés pour construction alors que ceux qui existent déjà sont délabrés et désertés.

Les murs seuls et les services vides de compétences ne font pas de la bonne médecine pour les tunisiens!

La Tunisie mérite mieux et les médecins tunisiens méritent mieux et les patients tunisiens aussi…

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