samedi 31 octobre 2020
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Racisme: le tableau noir

Par Anis Basti

Impressionnant! C’est le moins qu’on puisse dire du nombre d’affaires et scandales qui ont secoué l’opinion publique et fait couler beaucoup d’encre encore le temps que d’autres leur prennent le relais illico pour donner du grain à moudre à une presse toujours avide de sensationnel et titres pompeux. S’il y a un dénominateur commun entre toutes ces affaires quel que soit l’écho qu’elles font, c’est bien leur caractère évanescent. Qu’il s’agisse de scandales politiques ou déclarations fracassantes qui déchaînent les passions, l’oubli est toujours maître de la situation. Il s’installe à la vitesse avec laquelle s’enchainent les vicissitudes. Cela peut se comprendre pour les faits divers qui restent, malgré tout, des actes individuels dont la justice se saisit avec promptitude ou pour les frasques des députés et politiques qui n’offusquent plus personne tellement les gens sont devenus blasés. Mais quand cela touche à des problèmes de société et, a fortiori, à des atteintes aux droits de l’Homme, l’oubli n’est plus permis encore moins toléré. L’une des questions les plus brûlantes qui, à chaque fois qu’elle surgit, provoque un tollé dans les médias et réseaux sociaux est le racisme anti-noir dont sont victimes, en premier lieu, les ressortissants de la communauté subsaharienne résidant chez nous. Le dernier acte en date est l’infâme agression d’un jeune africain qui prétend ne pas percevoir ses prébendes de la part de son employeur tunisien. En se présentant au domicile de ce dernier pour demander son dû, le jeune subsaharien fut roué de coups par l’homme d’affaires, dont la mine est loin d’être patibulaire, dans l’indifférence totale des riverains et passants laquelle trahit une sorte de légitimité à cet ignoble acte parce que non seulement l’agressé est étranger-ce qui nous renvoie aux bas instincts grégaires de tribalisme- mais aussi de couleur noire.

Une carnation souvent associée à la traite négrière et la suprématie raciale. La cruauté de cet acte n’a d’égal que le silence complice des gouvernants toutes tendances confondues. Aucun communiqué officiel n’a été émis de la part des autorités sécuritaires ou judiciaires. Aucune déclaration d’indignation n’a été prononcée de la part des trois présidences – Carthage, la Casbah et le Bardo -. Nos politiciens ont, parait-il, d’autres priorités que de pleurer le sort d’un gus de surcroit immigré subsaharien.

Malheureusement, cette énième agression vient plomber le bilan déjà très lourd des victimes du genre qui a atteint son paroxysme après la Révolution à la suite de l’accélération des flux d’immigration des ressortissants africains. Et le pire est arrivé.

Le 23 décembre 2018, alors que ses compatriotes de confession chrétienne s’apprêtaient à célébrer Noël, Falikou Coulibaly, président de l’Association des Ivoiriens en Tunisie, est envoyé ad patres par une escouade de scélérats pour une maudite histoire de vol de téléphone potable.

Abstraction faite de son motif – raciste ou non -, ce crime a mis toute la communauté africaine de Tunisie en émoi et provoqué une vague de contestation sans précédent. Las d’endurer les multiples atteintes au quotidien à leur intégrité physique et morale, les manifestants ont scandé des slogans glaçants à l’encontre d’un pays qui se pavane d’être le premier dans le monde arabo-musulman à avoir aboli l’esclavage en 1846, avant même les États-Unis. « Trop c’est trop », « Tunisiens racistes », « Je ne veux pas mourir en Tunisie », sont quelques slogans qui traduisent l’exaspération de cette communauté, majoritairement jeune, croyant que fuir leur pays d’origine pour poser leur valise en Tunisie allait leur ouvrir les portes de l’eldorado, ils se rendent tout de suite compte que cet eldorado n’était qu’un mirage. Selon certains témoignages, beaucoup de jeunes subsahariens estiment être pris en otage par les autorités tunisiennes à la faveur d’une loi inique qui les oblige, avant de quitter le territoire, à payer une pénalité de 25 euros pour chaque mois dépassant la date d’expiration de la carte de séjour. Une fortune pour des gens vivant dans l’indigence et arrivant à peine à joindre les deux bouts. La sentence fut immédiate. Le nombre d’étudiants subsahariens ne cesse de dégringoler depuis la Révolution. En 2010, la Tunisie enregistrait environ 12 000 étudiants inscrits dans ses universités. Ce nombre s’est contracté de plus de la moitié pour atteindre à peine 5000 aujourd’hui. Un coup de boutoir de plus à notre économie dont l’un des axes stratégiques en matière d’exportation de services fait de l’attraction des étudiants subsahariens une priorité absolue. Ce faisant, l’objectif de 20 000 étudiants escompté à l’horizon de 2020 s’est avéré une chimère. Toujours dans la même dialectique économique, l’Afrique cristallise aujourd’hui l’intérêt de tous les opérateurs, aussi bien publics que privés, qui œuvrent pour le développement de leurs activités sur le continent noir, considéré par tous les spécialistes comme la nouvelle terre d’accueil des produits et services tunisiens à l’export. Toutefois, la recrudescence des actes de xénophobie à l’encontre de la communauté africaine ne va pas rendre la tâche facile aux opérateurs tunisiens dont l’image en pâtirait terriblement à cause de ces crapuleuses agressions qui ont fait écho aux quatre coins du continent. À l’exception de quelques timides réactions se cantonnant à de laconiques communiqués pour avoir bonne conscience et, au mieux, à l’accueil de quelques membres de la famille de Falikou Coulibaly par le ministre chargé des Droits de l’Homme de l’époque, l’affaire n’a pas été prise au sérieux qu’il fallait quand bien même une loi antiracisme fut votée en octobre 2018. L’inanité du traitement d’un problème que sous l’angle législatif n’est plus à se démentir. La panacée ne se réduit pas à une loi orpheline sans qu’elle ne soit adossée à une stratégie on ne peut plus inclusive. Il faut prendre le taureau par les cornes en commençant tout d’abord par conjurer le racisme de ses racines, c’est-à-dire en inculquant les valeurs de tolérance et d’acceptation de l’altérité dans toutes ses formes dès le plus jeune âge. En société comme en politique, il faut appliquer le principe de la discrimination positive afin de mieux intégrer cette communauté – 10 à 15% de la population tunisienne – dans tous les aspects de la vie et la rendre un peu plus visible. Une première étape d’assimilation de cette population dans la société, en favorisant la mixité, est fondamentale à plus d’un titre. Elle permettra tout d’abord de décloisonner les relations et de dépasser les préjugés hérités d’une culture foncièrement négrophobe comme l’atteste notre champ lexical truffé de propos racistes comme « Oussif » en référence à la traite négrière, pratique courante qui a prospéré dans les pays arabes à partir du VIIIème siècle et son antonyme de « Horr » (libre) pour désigner les personnes à la peau claire. Ensuite, de déclencher un processus d’introspection collective et de révision de ce legs raciste en consentant que cette minorité se vaut en droits et devoirs avec le reste de la population et est capable de rivaliser avec elle dans bien des domaines. Point de démocratie et ses corollaires de valeurs qu’elle entend consacrer sans que ce fléau ne soit éradiqué de sa source, en l’occurrence le substrat culturel commun dans toutes ses manifestations.

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