mardi 24 novembre 2020
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Agrégats du commerce extérieur : la lecture myope

Par Anis Basti

Parfois les experts nous livrent des lectures étriquées de la réalité du sujet qu'ils s'échinent à étudier.

On ne va pas spéculer sur la candeur ni les aptitudes cognitives des spécialistes ès sciences ; néanmoins, l'on doit prendre avec des pincettes certaines analyses formulées au pied de la lettre mais qui ne traduisent pas un état de fait souvent en décalage par rapport à ce que l’on nous dépeint en permanence. L’économie est le sujet qui affectionne le plus les chiffres. Point d’analyse, de projection ou de modélisation sans maîtriser l'art de les manier habilement et de les faire parler dans la langue la plus universelle et intelligible du monde, celle de l'arithmétique. L'imaginaire collectif des tunisiens ne tarit pas de stéréotypes et son conservatisme notoire trahit une aversion au changement et à l'esprit d'originalité. Ceci est également valable pour l'image véhiculée, plus connue par les spécialistes en marketing sous le concept de Nation Branding, longtemps cantonnée aux clichés immuables et aux allégories tombées en désuétude. En tourisme par exemple, nous éprouvons beaucoup de peine à se départir de l’étiquette balnéaire et folklorique qui nous enlise davantage dans l’image du tourisme de masse et d’une destination low-cost. De même pour notre réputation à l’export, le subconscient du plus commun des tunisiens est gravé en lettres d’or de produits agricoles de campagne – huile d’olive et dattes – et des industries extractives – phosphate et énergie -.

Les plus avisés, ajouteraient les industries manufacturières, particulièrement la confection et le câblage électrique, dont l’activité bat de l’aile depuis que la crise sanitaire mondiale a pointé son nez en décembre 2019. La lecture de nos performances à l’export doit s’établir avec beaucoup de nuance et de discernement pour ne pas créer d’équivoque et se livrer à des analyses où les dés sont, de prime abord, pipés. Pour les plus profanes, il importe de rappeler que le business model des exportations tunisiennes repose sur un système à double réacteur. Il y a, d’une part, les exportations effectuées sous le régime général ou aussi appelé onshore, lesquelles ne représentent qu’à peu près le tiers du total des exportations. Et d’autre part, celles imputées au régime offshore et qui comptent environ pour les deux tiers du flux total des exportations de biens. Les entreprises opérant sous ce régime disposent du statut de non-résidentes en vertu de la loi de 1972, et sont du coup soumises à des largesses réglementaires en termes d’exonération d’impôts et de rapatriement des bénéfices en devises sonnantes trébuchantes. Donc réellement, cette catégorie d’exportation ne contribue pas d’une façon substantielle à la création de richesse par la valeur ajoutée. Au demeurant, l'on continuera à vendre, à prix bradés, des prestations industrielles juste pour résorber, un tant soit peu, le chômage. Le tropisme vers l’Europe – 73% des exportations tunisiennes – peut s’expliquer par la relation de cause à effet entre les investissements à capitaux étrangers en mode offshore et la prépondérance du vieux continent dans le club des clients de la Tunisie.

Pour avoir plus d'acuité et de pertinence dans la lecture des indicateurs du commerce extérieur, il sied de considérer dans les méthodes de calcul deux paramètres aussi important l'un que l'autre. Tout d'abord, il est plus approprié de délibérer les résultats aux prix constants plutôt qu'aux prix courants car cette méthode nous permet non seulement d'éluder les fluctuations de change mais aussi d'éviter les écarts de variation biaisés au niveau des tableaux comparatifs d'une année à une autre. Ensuite, il ne faut pas concéder aux lectures borgnes, vues, en termes d'unité, du seul angle des valeurs, dinar tunisien ou devises étrangères soient-elles.

La mesure des quantités exportées est un indicateur on ne peut plus significatif car il n'en a cure des variations de change et reflète le vrai volume du flux des marchandises à destination des marchés extérieurs. Toutefois, toutes ces lectures demeurent, quoi qu’il en soit, tronquées d’un pan entier, non moins négligeable, qui alimente les réserves de la Banque centrale en devises, à savoir l’exportation des services. Si l’on excepte les recettes du tourisme et du transport international qui obéissent à une logique tout à fait différente et sont soumises à des règles d’un autre ordre, il n’en demeure pas moins que des secteurs tels que la santé, l’enseignement supérieur, les travaux publics et les technologies apportent leur pierre à l’édifice et réalisent des prouesses louables à l’export dont leurs promoteurs ont atteint les cimes du niveau mondial. Ces performances ne peuvent malheureusement pas être comptabilisés dans la balance commerciale qui se contente de n’enregistrer que les biens tangibles. L’avènement des start-ups a fait creuser davantage ce gouffre et accentuer du coup la disproportionnalité entre la face immergée et la face visible de l’iceberg. Entre des chiffres exposés en vrac, faisant fi des analyses nuancées et du grisbi en devise non quantifié, la retranscription de la réelle physionomie des exportations continuera à être frappée du sceau de l’ambiguïté.

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