jeudi 23 mai 2019
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Souvenirs et nostalgie 2

Par Zouhair BEN JEMAA

L’éthique est au centre de tous les débats. La grande majorité des professionnels de la santé est fidèle au serment d’Hippocrate, mais reste souvent silencieuse devant les brebis galeuses qui nagent dans la corruption, et se plaisent dans la cupidité ! Comme nous ne devons pas confondre éthique et corporatisme, nous continuons notre série d’interviews sur le zénith, avec les maîtres d’hier qui remplissaient divinement bien leur triple mission de soins, d’enseignement et de recherche ! Nos savants nous parleront du passé et porteront un regard sur le présent. Jean Jaurès disait : « On n’enseigne pas ce que l’on sait, ou ce que l’on croit savoir : on enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est » ! Alors intéressons-nous aux conditions d’enseignement du vingt-et-unième siècle, et osons dire les choses pour sauver le service public de la santé !

Notre invité cette semaine est le Pr Saïd CHAMAKHI, agrégé en 1990 et exerçant dans le privé comme Endocrinologue !

Pr Saïd CHAMAKHI
  • Assistant hospitalo-universitaire en médecine interne en 1980
  • Agrégé en 1990
  • Membre fondateur de la société tunisienne d’endocrinologie
  • Président de la même société durant deux mandats
  • Publications dans des revues tunisiennes, françaises et américaines

Pr Saïd CHAMAKHI, parlez-nous de votre parcours et de la santé publique du temps de vos débuts

L’accès à la faculté était beaucoup plus démocratique que maintenant. Tout le pays était représenté, sur 150 étudiants, 2 à 3  avaient une voiture. Aujourd’hui, sur 400 étudiants, 2 à 3 n’ont pas de voiture. Ce qui me fait dire que de nos jours, les moyens matériels permettent d’avoir des bonnes moyennes. On retrouve le même phénomène dans l’enseignement !

Mon parcours est classique, j’ai fait mon résidanat, internat, à l’institut de nutrition en médecine interne avec le Pr Hsouna BEN AYED, et Pr Zouhair KALLEL, Directeur de l’Institut National de Nutrition. Ensuite, j’ai rejoint le service du Pr Rafik BOUKHRIS, chef de service Endocrino à la Rabta. Là j’ai attendu dix ans l’ouverture d’un concours en Endocrino et le poste d’agrégé. Je travaillais à plein temps dans le service public ! L’ambiance était formidable, car Pr BOUKHRIS, formé en France et aux USA, nous laissait travailler et nous faisait entière confiance. Notre maître passait deux après-midi par semaine dans le privé, et le reste du temps à l’hôpital. Rien qu’avec ces deux après-midi et les hospitalisations dans les cliniques, il n’avait aucun souci matériel. En 1988, lors de l’introduction de la loi sur le plein temps intégral, Pr BOUKHRIS a quitté le service public ! A la même époque, je cite le cas du Pr skander MRAD, qui lui n’a jamais quitté le service public jusqu’à la fin de sa carrière. J’ai beaucoup de respect pour ce grand médecin qui a été toujours rigide, il n’a jamais accepté le contact avec les délégués médicaux, pour parler d’éthique, Pr MRAD serait l’exemple à citer ! A cette époque, la médecine se portait bien, l’éthique était respectée. Néanmoins, quelques exceptions attiraient l’attention. On chuchotait que seuls les 3 « F » restaient à l’hôpital (les femmes, les fainéants et les fous) ! A ce propos, notez qu’en 1990, la société d’Endoctrino se composait de 6 hommes et une femme, et dans le bureau d’avant l’actuel, il y avait 7 femmes, comme quoi, seuls les mordus avaient tenu, qu’ils soient hommes ou femmes !

Quel regard portez-vous sur le secteur de la santé après votre départ de l’hôpital en 1989 ?

L’éthique s’est mise à mal essentiellement à cause de l’argent, et il y a eu plusieurs étapes :

  1. La ristourne : le médecin qui confie son malade à un chirurgien, reçoit une ristourne, ce système a commencé vers 1993. Ce sont principalement les chirurgiens qui ont promu cette sale pratique pourtant interdite ! Une triste anecdote, un jour un chirurgien remplaçant n’a vu de son malade que son Anus ! ou telle autre diabétique, qui a été opérée du cœur et qui n’a jamais vu son chirurgien ! C’est dire !
  2. La sous-traitance : des actes engagés par des médecins, mais exécutés par d’autres à l’insu du malade ! Appréciez l’esprit d’éthique !
  3. La tromperie par indication abusive : Là il n’y a rien à expliquer
  4. Le rabattage : surtout dans les hôpitaux publics !
  5. Les certificats de complaisance !

L’imagination des fauteurs ne s’arrête certainement pas là, mais devant ce constat d’amertume, le CNOM doit changer de comportement, il doit défendre la médecine et non les médecins, car il est au courant de tout ! Aussi, il faut que des associations comme la votre doivent sensibiliser les citoyens pour qu’ils ne cautionnent plus de tels actes, et surtout qu’ils dénoncent en poursuivant en justice !

Pour ne pas sombrer dans le négatif, je dois dire que la recherche de nos jours se porte mieux qu’avant, grâce à internet entre autre. Les conférenciers sont de meilleur niveau qu’avant, car les labos paient assez bien et cherchent les meilleurs, avant les conférences étaient gratuites, et seuls les grands maîtres de renom donnaient de très bonnes prestations !

Que diriez-vous à ces égarés qui se sont installés dans la malversation et qui salissent beaucoup l’image de la profession ?

Je leur dit ce que j’ai lu moi-même dans un manuel « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’on fasse aux votres » ! A ce niveau de corruption, je ne vois que l’application de la loi pour espérer que les choses changent en mieux. Le pays est petit, tout finira par se savoir, nous avons des exemples récents où des fauteurs chefs de service, ont été rattrapés et sanctionnés en fin de carrière ! Votre combat ne doit plus cesser, et malgré tout je reste optimiste, et la médecine tunisienne se portera bien à nouveau !

Pr Rafik BOUKHRIS par Pr Saïd CHAMAKHI

Pr Rafik BOUKHRIS

Après la fondation de la faculté de Médecine en 1964, la médecine tunisienne a eu la chance d’avoir un groupe de médecins de grande valeur, les bâtisseurs de l’école tunisienne de Médecine ! Le Pr Rafik BOUKHRIS est l’un de ces pionniers et le père de l’Endocrinologie tunisienne ! Il a surtout le mérite d’avoir introduit dans l’enseignement et la pratique de la médecine la touche anglo-saxonne dans le système francophone de la médecine tunisienne. Sa façon d’enseigner et d’encadrer les étudiants, les internes et les résidents, s’est distinguée par une note pragmatique et des rapports enseignant/étudiant plus détendus et presque amicaux !

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